{"id":175418,"date":"2024-07-08T14:43:03","date_gmt":"2024-07-08T14:43:03","guid":{"rendered":"http:\/\/wordpress.gurbuz.net\/?p=175418"},"modified":"2024-07-08T14:44:19","modified_gmt":"2024-07-08T14:44:19","slug":"voltaire-poeme-sur-le-desastre-de-lisbonne-universite-de-geneve","status":"publish","type":"post","link":"http:\/\/wordpress.gurbuz.net\/?p=175418","title":{"rendered":"VOLTAIRE, Po\u00e8me sur le D\u00e9sastre de Lisbonne  Universit\u00e9 de Gen\u00e8ve"},"content":{"rendered":"<p>VOLTAIRE<\/p>\n<p>(1694 &#8211; 1778)<\/p>\n<p>PO\u00c8ME SUR LE D\u00c9SASTRE<br \/>\nDE LISBONNE<\/p>\n<p>(1756)<\/p>\n<p><img src=\"https:\/\/athena.unige.ch\/athena\/voltaire\/lisboa.jpg\" alt=\"\" \/><\/p>\n<p>PR\u00c9FACE<\/p>\n<p>Si jamais la question du mal physique a m\u00e9rit\u00e9 l&#8217;attention de tous les hommes, c&#8217;est dans ces \u00e9v\u00e9nements funestes qui nous rappellent \u00e0 la contemplation de notre faible nature, comme les pestes g\u00e9n\u00e9rales qui ont enlev\u00e9 le quart des hommes dans le monde connu, le tremblement de terre qui engloutit quatre cent mille personnes \u00e0 la Chine en 1699, celui de Lima et de Callao, et en dernier lieu celui du Portugal et du royaume de Fez. L&#8217;axiome Tout est bien para\u00eet un peu \u00e9trange \u00e0 ceux qui sont les t\u00e9moins de ces d\u00e9sastres. Tout est arrang\u00e9, tout est ordonn\u00e9, sans doute, par la Providence; mais il n&#8217;est que trop sensible que tout, depuis longtemps, n&#8217;est pas arrang\u00e9 pour notre bien-\u00eatre pr\u00e9sent.<\/p>\n<p>Lorsque l&#8217;illustre Pope donna son Essai sur l&#8217;Homme, et qu&#8217;il d\u00e9veloppa dans ses vers immortels les syst\u00e8mes de Leibnitz, du lord Shaftesbury, et du lord Bolingbroke, une foule de th\u00e9ologiens de toutes les communions attaqua ce syst\u00e8me. On se r\u00e9voltait contre cet axiome nouveau que tout est bien, que l&#8217;homme jouit de la seule mesure du bonheur dont son \u00eatre soit susceptible, etc. Il y a toujours un sens dans lequel on peut condamner un \u00e9crit et un sens dans lequel on peut l&#8217;approuver. Il serait bien plus raisonnable de ne faire attention qu&#8217;aux beaut\u00e9s utiles d&#8217;un ouvrage, et de n&#8217;y point chercher un sens odieux; mais c&#8217;est une des imperfections de notre nature d&#8217;interpr\u00e9ter malignement tout ce qui peut \u00eatre interpr\u00e9t\u00e9, et de vouloir d\u00e9crier tout ce qui a eu du succ\u00e8s.<\/p>\n<p>On crut donc voir dans cette proposition: Tout est bien, le renversement du fondement des id\u00e9es re\u00e7ues. &#8222;Si tout est bien, disait-on, il est donc faux que la nature humaine soit d\u00e9chue. Si l&#8217;ordre g\u00e9n\u00e9ral exige que tout soit comme il est, la nature humaine n&#8217;a donc pas \u00e9t\u00e9 corrompue; elle n&#8217;a donc pas eu besoin de r\u00e9dempteur. Si ce monde, tel qu&#8217;il est, est le meilleur des mondes possibles, on ne peut donc pas esp\u00e9rer un avenir plus heureux. Si tous les maux dont nous sommes accabl\u00e9s sont un bien g\u00e9n\u00e9ral, toutes les nations polic\u00e9es ont donc eu tort de rechercher l&#8217;origine du mal physique et du mal moral. Si un homme mang\u00e9 par les b\u00eates f\u00e9roces fait le bien-\u00eatre de ces b\u00eates et contribue \u00e0 l&#8217;ordre du monde, si les malheurs de tous les particuliers ne sont que la suite de cet ordre g\u00e9n\u00e9ral et n\u00e9cessaire, nous ne sommes donc que des roues qui servent \u00e0 faire jouer la grande machine; nous ne sommes pas plus pr\u00e9cieux aux yeux de Dieu que les animaux qui nous d\u00e9vorent.&#8220;<\/p>\n<p>Voil\u00e0 les conclusions qu&#8217;on tirait du po\u00e8me de M. Pope; et ces conclusions m\u00eames augmentaient encore la c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 et le succ\u00e8s de l&#8217;ouvrage Mais on devait l&#8217;envisager sous un autre aspect: il fallait consid\u00e9rer le respect pour la Divinit\u00e9, la r\u00e9signation qu&#8217;on doit \u00e0 ses ordres supr\u00eames, la saine morale, la tol\u00e9rance, qui sont l&#8217;\u00e2me de cet excellent \u00e9crit. C&#8217;est ce que le public a fait; et l&#8217;ouvrage, ayant \u00e9t\u00e9 traduit par des hommes dignes de le traduire, a triomph\u00e9 d&#8217;autant plus des critiques qu&#8217;elles roulaient sur des mati\u00e8res plus d\u00e9licates.<\/p>\n<p>C&#8217;est le propre des censures violentes d&#8217;accr\u00e9diter les opinions qu&#8217;elles attaquent. On crie contre un livre parce qu&#8217;il r\u00e9ussit, on lui impute des erreurs: qu&#8217;arrive-t-il? Les hommes r\u00e9volt\u00e9s contre ces cris prennent pour des v\u00e9rit\u00e9s les erreurs m\u00eames que ces critiques ont cru apercevoir. La censure \u00e9l\u00e8ve des fant\u00f4mes pour les combattre, et les lecteurs indign\u00e9s embrassent ces fant\u00f4mes<\/p>\n<p>Les critiques ont dit: &#8222;Leibnitz, Pope, enseignent le fatalisme&#8220;; et les partisans de Leibnitz et de Pope ont dit: &#8222;Si Leibnitz et Pope enseignent le fatalisme, ils ont donc raison, et c&#8217;est \u00e0 cette fatalit\u00e9 invincible qu&#8217;il faut croire.&#8220;<\/p>\n<p>Pope avait dit Tout est bien en un sens qui \u00e9tait tr\u00e8s recevable; et ils le disent aujourd&#8217;hui en un sens qui peut \u00eatre combattu.<\/p>\n<p>L&#8217;auteur du po\u00e8me sur le D\u00e9sastre de Lisbonne ne combat point l&#8217;illustre Pope, qu&#8217;il a toujours admir\u00e9 et aim\u00e9: il pense comme lui sur presque tous les points; mais, p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 des malheurs des hommes, il s&#8217;\u00e9l\u00e8ve contre les abus qu&#8217;on peut faire de cet ancien axiome Tout est bien. Il adapte cette triste et plus ancienne v\u00e9rit\u00e9, reconnue de tous les hommes, qu&#8217;il y a du mal sur la terre; il avoue que le mot Tout est bien, pris dans un sens absolu et sans l&#8217;esp\u00e9rance d&#8217;un avenir, n&#8217;est qu&#8217;une insulte aux douleurs de notre vie.<\/p>\n<p>Si, lorsque Lisbonne, M\u00e9quinez, T\u00e9tuan, et tant d&#8217;autres villes, furent englouties avec un si grand nombre de leurs habitants au mois de novembre 1755, des philosophes avaient cri\u00e9 aux malheureux qui \u00e9chappaient \u00e0 peine des ruines: &#8222;Tout est bien; les h\u00e9ritiers des morts augmenteront leurs fortunes; les ma\u00e7ons gagneront de l&#8217;argent \u00e0 reb\u00e2tir des maisons; les \u00eates se nourriront des cadavres enterr\u00e9s dans les d\u00e9bris: c&#8217;est l&#8217;effet n\u00e9cessaire des causes n\u00e9cessaires; votre mal particulier n&#8217;est rien, vous contribuerez au bien g\u00e9n\u00e9ral&#8220;; un tel discours certainement e\u00fbt \u00e9t\u00e9 aussi cruel que le tremblement de terre a \u00e9t\u00e9 funeste. Et voil\u00e0 ce que dit l&#8217;auteur du po\u00e8me sur le D\u00e9sastre de Lisbonne.<\/p>\n<p>Il avoue donc avec toute la terre qu&#8217;il y a du mal sur la terre, ainsi que du bien; il avoue qu&#8217;aucun philosophe n&#8217;a pu jamais expliquer l&#8217;origine du mal moral et du mal physique; il avoue que Bayle, le plus grand dialecticien qui ait jamais \u00e9crit, n&#8217;a fait qu&#8217;apprendre \u00e0 douter, et qu&#8217;il se combat lui-m\u00eame; il avoue qu&#8217;il y a autant de faiblesse dans les lumi\u00e8res de l&#8217;homme que de mis\u00e8res dans sa vie. Il expose tous les syst\u00e8mes en peu de mots. Il dit que la r\u00e9v\u00e9lation seule peut d\u00e9nouer ce grand noeud, que tous les philosophes ont embrouill\u00e9; il dit que l&#8217;esp\u00e9rance d&#8217;un d\u00e9veloppement de notre \u00eatre dans un nouvel ordre des choses peut seule consoler des malheurs pr\u00e9sents, et que la bont\u00e9 de la providence est le seul asile auquel l&#8217;homme puisse recourir dans les t\u00e9n\u00e8bres de sa raison, et dans les calamit\u00e9s de sa nature faibles et mortelle.<\/p>\n<p>P. S. &#8211; Il est toujours malheureusement n\u00e9cessaire d&#8217;avertir qu&#8217;il faut distinguer les objections que se fait un auteur de ses r\u00e9ponses aux objections, et ne pas prendre ce qu&#8217;il r\u00e9fute pour ce qu&#8217;il adopte.<\/p>\n<p>PO\u00c8ME<br \/>\nSUR LE D\u00c9SASTRE DE LISBONNE<br \/>\nOU EXAMEN DE CET AXIOME:<br \/>\n&#8222;TOUT EST BIEN&#8220;<\/p>\n<p>O malheureux mortels! \u00f4 terre d\u00e9plorable!<br \/>\nO de tous les mortels assemblage effroyable!<br \/>\nD&#8217;inutiles douleurs \u00e9ternel entretien!<br \/>\nPhilosophes tromp\u00e9s qui criez: &#8222;Tout est bien&#8220;<br \/>\nAccourez, contemplez ces ruines affreuses<br \/>\nCes d\u00e9bris, ces lambeaux, ces cendres malheureuses,<br \/>\nCes femmes, ces enfants l&#8217;un sur l&#8217;autre entass\u00e9s,<br \/>\nSous ces marbres rompus ces membres dispers\u00e9s;<br \/>\nCent mille infortun\u00e9s que la terre d\u00e9vore,<br \/>\nQui, sanglants, d\u00e9chir\u00e9s, et palpitants encore,<br \/>\nEnterr\u00e9s sous leurs toits, terminent sans secours<br \/>\nDans l&#8217;horreur des tourments leurs lamentables jours!<br \/>\nAux cris demi-form\u00e9s de leurs voix expirantes,<br \/>\nAu spectacle effrayant de leurs cendres fumantes,<br \/>\nDirez-vous: &#8222;C&#8217;est l&#8217;effet des \u00e9ternelles lois<br \/>\nQui d&#8217;un Dieu libre et bon n\u00e9cessitent le choix&#8220;?<br \/>\nDirez-vous, en voyant cet amas de victimes:<br \/>\n&#8222;Dieu s&#8217;est veng\u00e9, leur mort est le prix de leurs crimes&#8220;?<br \/>\nQuel crime, quelle faute ont commis ces enfants<br \/>\nSur le sein maternel \u00e9cras\u00e9s et sanglants?<br \/>\nLisbonne, qui n&#8217;est plus, eut-elle plus de vices<br \/>\nQue Londres, que Paris, plong\u00e9s dans les d\u00e9lices?<br \/>\nLisbonne est ab\u00eem\u00e9e, et l&#8217;on danse \u00e0 Paris.<br \/>\nTranquilles spectateurs, intr\u00e9pides esprits,<br \/>\nDe vos fr\u00e8res mourants contemplant les naufrages,<br \/>\nVous recherchez en paix les causes des orages:<br \/>\nMais du sort ennemi quand vous sentez les coups,<br \/>\nDevenus plus humains, vous pleurez comme nous.<br \/>\nCroyez-moi, quand la terre entrouvre ses ab\u00eemes<br \/>\nMa plainte est innocente et mes cris l\u00e9gitimes<br \/>\nPartout environn\u00e9s des cruaut\u00e9s du sort,<br \/>\nDes fureurs des m\u00e9chants, des pi\u00e8ges de la mort<br \/>\nDe tous les \u00e9l\u00e9ments \u00e9prouvant les atteintes,<br \/>\nCompagnons de nos maux, permettez-nous les plaintes.<br \/>\nC&#8217;est l&#8217;orgueil, dites-vous, l&#8217;orgueil s\u00e9ditieux,<br \/>\nQui pr\u00e9tend qu&#8217;\u00e9tant mal, nous pouvions \u00eatre mieux.<br \/>\nAllez interroger les rivages du Tage;<br \/>\nFouillez dans les d\u00e9bris de ce sanglant ravage;<br \/>\nDemandez aux mourants, dans ce s\u00e9jour d&#8217;effroi<br \/>\nSi c&#8217;est l&#8217;orgueil qui crie &#8222;O ciel, secourez-moi!<br \/>\nO ciel, ayez piti\u00e9 de l&#8217;humaine mis\u00e8re!&#8220;<br \/>\n&#8222;Tout est bien, dites-vous, et tout est n\u00e9cessaire.&#8220;<br \/>\n Quoi! l&#8217;univers entier, sans ce gouffre infernal<br \/>\nSans engloutir Lisbonne, e\u00fbt-il \u00e9t\u00e9 plus mal?<br \/>\nEtes-vous assur\u00e9s que la cause \u00e9ternelle<br \/>\nQui fait tout, qui sait tout, qui cr\u00e9a tout pour elle,<br \/>\nNe pouvait nous jeter dans ces tristes climats<br \/>\nSans former des volcans allum\u00e9s sous nos pas?<br \/>\nBorneriez-vous ainsi la supr\u00eame puissance?<br \/>\nLui d\u00e9fendriez-vous d&#8217;exercer sa cl\u00e9mence?<br \/>\nL&#8217;\u00e9ternel artisan n&#8217;a-t-il pas dans ses mains<br \/>\nDes moyens infinis tout pr\u00eats pour ses desseins?<br \/>\nJe d\u00e9sire humblement, sans offenser mon ma\u00eetre,<br \/>\nQue ce gouffre enflamm\u00e9 de soufre et de salp\u00eatre<br \/>\nE\u00fbt allum\u00e9 ses feux dans le fond des d\u00e9serts.<br \/>\nJe respecte mon Dieu, mais j&#8217;aime l&#8217;univers.<br \/>\nQuand l&#8217;homme ose g\u00e9mir d&#8217;un fl\u00e9au si terrible<br \/>\nIl n&#8217;est point orgueilleux, h\u00e9las! Il est sensible.<br \/>\nLes tristes habitants de ces bords d\u00e9sol\u00e9s<br \/>\nDans l&#8217;horreur des tourments seraient-ils consol\u00e9s<br \/>\nSi quelqu&#8217;un leur disait: &#8222;Tombez, mourez tranquilles;<br \/>\nPour le bonheur du monde on d\u00e9truit vos asiles.<br \/>\nD&#8217;autres mains vont b\u00e2tir vos palais embras\u00e9s<br \/>\nD&#8217;autres peuples na\u00eetront dans vos murs \u00e9cras\u00e9s;<br \/>\nLe Nord va s&#8217;enrichir de vos pertes fatales<br \/>\nTous vos maux sont un bien dans les lois g\u00e9n\u00e9rales<br \/>\nDieu vous voit du m\u00eame oeil que les vils vermisseaux<br \/>\nDont vous serez la proie au fond de vos tombeaux&#8220;?<br \/>\nA des infortun\u00e9s quel horrible langage!<br \/>\nCruels, \u00e0 mes douleurs n&#8217;ajoutez point l&#8217;outrage.<br \/>\nNon, ne pr\u00e9sentez plus \u00e0 mon coeur agit\u00e9<br \/>\nCes immuables lois de la n\u00e9cessit\u00e9<br \/>\nCette cha\u00eene des corps, des esprits, et des mondes.<br \/>\nO r\u00eaves des savants! \u00f4 chim\u00e8res profondes!<br \/>\nDieu tient en main la cha\u00eene, et n&#8217;est point encha\u00een\u00e9<br \/>\nPar son choix bienfaisant tout est d\u00e9termin\u00e9:<br \/>\nIl est libre, il est juste, il n&#8217;est point implacable.<br \/>\nPourquoi donc souffrons-nous sous un ma\u00eetre \u00e9quitable?<br \/>\nVoil\u00e0 le noeud fatal qu&#8217;il fallait d\u00e9lier.<br \/>\nGu\u00e9rirez-vous nos maux en osant les nier?<br \/>\nTous les peuples, tremblant sous une main divine<br \/>\nDu mal que vous niez ont cherch\u00e9 l&#8217;origine.<br \/>\nSi l&#8217;\u00e9ternelle loi qui meut les \u00e9l\u00e9ments<br \/>\nFait tomber les rochers sous les efforts des vents<br \/>\nSi les ch\u00eanes touffus par la foudre s&#8217;embrasent,<br \/>\nIls ne ressentent point des coups qui les \u00e9crasent:<br \/>\nMais je vis, mais je sens, mais mon coeur opprim\u00e9<br \/>\nDemande des secours au Dieu qui l&#8217;a form\u00e9.<br \/>\nEnfants du Tout-Puissant, mais n\u00e9s dans la mis\u00e8re,<br \/>\nNous \u00e9tendons les mains vers notre commun p\u00e8re.<br \/>\nLe vase, on le sait bien, ne dit point au potier:<br \/>\n&#8222;Pourquoi suis-je si vil, si faible et si grossier?&#8220;<br \/>\nIl n&#8217;a point la parole, il n&#8217;a point la pens\u00e9e;<br \/>\nCette urne en se formant qui tombe fracass\u00e9e<br \/>\nDe la main du potier ne re\u00e7ut point un coeur<br \/>\nQui d\u00e9sir\u00e2t les biens et sent\u00eet son malheur<br \/>\n&#8222;Ce malheur, dites-vous, est le bien d&#8217;un autre \u00eatre.&#8220;<br \/>\nDe mon corps tout sanglant mille insectes vont na\u00eetre;<br \/>\nQuand la mort met le comble aux maux que j&#8217;ai soufferts<br \/>\nLe beau soulagement d&#8217;\u00eatre mang\u00e9 des vers!<br \/>\nTristes calculateurs des mis\u00e8res humaines<br \/>\nNe me consolez point, vous aigrissez mes peines<br \/>\nEt je ne vois en vous que l&#8217;effort impuissant<br \/>\nD&#8217;un fier infortun\u00e9 qui feint d&#8217;\u00eatre content.<br \/>\nJe ne suis du grand tout qu&#8217;une faible partie:<br \/>\nOui; mais les animaux condamn\u00e9s \u00e0 la vie,<br \/>\nTous les \u00eatres sentants, n\u00e9s sous la m\u00eame loi,<br \/>\nVivent dans la douleur, et meurent comme moi.<br \/>\nLe vautour acharn\u00e9 sur sa timide proie<br \/>\nDe ses membres sanglants se repa\u00eet avec joie;<br \/>\nTout semble bien pour lui, mais bient\u00f4t \u00e0 son tour<br \/>\nUn aigle au bec tranchant d\u00e9vore le vautour;<br \/>\nL&#8217;homme d&#8217;un plomb mortel atteint cette aigle alti\u00e8re:<br \/>\nEt l&#8217;homme aux champs de Mars couch\u00e9 sur la poussi\u00e8re,<br \/>\nSanglant, perc\u00e9 de coups, sur un tas de mourants,<br \/>\nSert d&#8217;aliment affreux aux oiseaux d\u00e9vorants.<br \/>\nAinsi du monde entier tous les membres g\u00e9missent;<br \/>\nN\u00e9s tous pour les tourments, l&#8217;un par l&#8217;autre ils p\u00e9rissent:<br \/>\nEt vous composerez dans ce chaos fatal<br \/>\nDes malheurs de chaque \u00eatre un bonheur g\u00e9n\u00e9ral!<br \/>\nQuel bonheur! \u00f4 mortel et faible et mis\u00e9rable.<br \/>\nVous criez: &#8222;Tout est bien&#8220; d&#8217;une voix lamentable,<br \/>\nL&#8217;univers vous d\u00e9ment, et votre propre coeur<br \/>\nCent fois de votre esprit a r\u00e9fut\u00e9 l&#8217;erreur.<br \/>\nEl\u00e9ments, animaux, humains, tout est en guerre.<br \/>\nIl le faut avouer, le mal est sur la terre:<br \/>\nSon principe secret ne nous est point connu.<br \/>\nDe l&#8217;auteur de tout bien le mal est-il venu?<br \/>\nEst-ce le noir Typhon, le barbare Arimane,<br \/>\nDont la loi tyrannique \u00e0 souffrir nous condamne?<br \/>\nMon esprit n&#8217;admet point ces monstres odieux<br \/>\nDont le monde en tremblant fit autrefois des dieux.<br \/>\nMais comment concevoir un Dieu, la bont\u00e9 m\u00eame,<br \/>\nQui prodigua ses biens \u00e0 ses enfants qu&#8217;il aime,<br \/>\nEt qui versa sur eux les maux \u00e0 pleines mains?<br \/>\nQuel oeil peut p\u00e9n\u00e9trer dans ses profonds desseins?<br \/>\nDe l&#8217;Etre tout parfait le mal ne pouvait na\u00eetre;<br \/>\nIl ne vient point d&#8217;autrui, puisque Dieu seul est ma\u00eetre:<br \/>\nIl existe pourtant. O tristes v\u00e9rit\u00e9s!<br \/>\nO m\u00e9lange \u00e9tonnant de contrari\u00e9t\u00e9s!<br \/>\nUn Dieu vint consoler notre race afflig\u00e9e;<br \/>\nIl visita la terre et ne l&#8217;a point chang\u00e9e!<br \/>\nUn sophiste arrogant nous dit qu&#8217;il ne l&#8217;a pu;<br \/>\n&#8222;Il le pouvait, dit l&#8217;autre, et ne l&#8217;a point voulu:<br \/>\nIl le voudra, sans doute&#8220;; et tandis qu&#8217;on raisonne,<br \/>\nDes foudres souterrains engloutissent Lisbonne,<br \/>\nEt de trente cit\u00e9s dispersent les d\u00e9bris,<br \/>\nDes bords sanglants du Tage \u00e0 la mer de Cadix.<br \/>\nOu l&#8217;homme est n\u00e9 coupable, et Dieu punit sa race,<br \/>\nOu ce ma\u00eetre absolu de l&#8217;\u00eatre et de l&#8217;espace,<br \/>\nSans courroux, sans piti\u00e9, tranquille, indiff\u00e9rent,<br \/>\nDe ses premiers d\u00e9crets suit l&#8217;\u00e9ternel torrent;<br \/>\nOu la mati\u00e8re informe \u00e0 son ma\u00eetre rebelle,<br \/>\nPorte en soi des d\u00e9fauts n\u00e9cessaires comme elle;<br \/>\nOu bien Dieu nous \u00e9prouve, et ce s\u00e9jour mortel<br \/>\nN&#8217;est qu&#8217;un passage \u00e9troit vers un monde \u00e9ternel.<br \/>\nNous essuyons ici des douleurs passag\u00e8res:<br \/>\nLe tr\u00e9pas est un bien qui finit nos mis\u00e8res.<br \/>\nMais quand nous sortirons de ce passage affreux,<br \/>\nQui de nous pr\u00e9tendra m\u00e9riter d&#8217;\u00eatre heureux?<br \/>\nQuelque parti qu&#8217;on prenne, on doit fr\u00e9mir, sans doute<br \/>\nIl n&#8217;est rien qu&#8217;on connaisse, et rien qu&#8217;on ne redoute.<br \/>\nLa nature est muette, on l&#8217;interroge en vain;<br \/>\nOn a besoin d&#8217;un Dieu qui parle au genre humain.<br \/>\nIl n&#8217;appartient qu&#8217;\u00e0 lui d&#8217;expliquer son ouvrage,<br \/>\nDe consoler le faible, et d&#8217;\u00e9clairer le sage.<br \/>\nL&#8217;homme, au doute, \u00e0 l&#8217;erreur, abandonn\u00e9 sans lui,<br \/>\nCherche en vain des roseaux qui lui servent d&#8217;appui.<br \/>\nLeibnitz ne m&#8217;apprend point par quels noeuds invisibles,<br \/>\nDans le mieux ordonn\u00e9 des univers possibles,<br \/>\nUn d\u00e9sordre \u00e9ternel, un chaos de malheurs,<br \/>\nM\u00eale \u00e0 nos vains plaisirs de r\u00e9elles douleurs,<br \/>\nNi pourquoi l&#8217;innocent, ainsi que le coupable<br \/>\nSubit \u00e9galement ce mal in\u00e9vitable.<br \/>\nJe ne con\u00e7ois pas plus comment tout serait bien:<br \/>\nJe suis comme un docteur, h\u00e9las! je ne sais rien.<br \/>\nPlaton dit qu&#8217;autrefois l&#8217;homme avait eu des ailes,<br \/>\nUn corps imp\u00e9n\u00e9trable aux atteintes mortelles;<br \/>\nLa douleur, le tr\u00e9pas, n&#8217;approchaient point de lui.<br \/>\nDe cet \u00e9tat brillant qu&#8217;il diff\u00e8re aujourd&#8217;hui!<br \/>\nIl rampe, il souffre, il meurt; tout ce qui na\u00eet expire;<br \/>\nDe la destruction la nature est l&#8217;empire.<br \/>\nUn faible compos\u00e9 de nerfs et d&#8217;ossements<br \/>\nNe peut \u00eatre insensible au choc des \u00e9l\u00e9ments;<br \/>\nCe m\u00e9lange de sang, de liqueurs, et de poudre,<br \/>\nPuisqu&#8217;il fut assembl\u00e9, fut fait pour se dissoudre;<br \/>\nEt le sentiment prompt de ces nerfs d\u00e9licats<br \/>\nFut soumis aux douleurs, ministres du tr\u00e9pas:<br \/>\nC&#8217;est l\u00e0 ce que m&#8217;apprend la voix de la nature.<br \/>\nJ&#8217;abandonne Platon, je rejette \u00c9picure.<br \/>\nBayle en sait plus qu&#8217;eux tous; je vais le consulter:<br \/>\nLa balance \u00e0 la main, Bayle enseigne \u00e0 douter,<br \/>\nAssez sage, assez grand pour \u00eatre sans syst\u00e8me,<br \/>\nIl les a tous d\u00e9truits, et se combat lui-m\u00eame:<br \/>\nSemblable \u00e0 cet aveugle en butte aux Philistins<br \/>\nQui tomba sous les murs abattus par ses mains.<br \/>\nQue peut donc de l&#8217;esprit la plus vaste \u00e9tendue?<br \/>\nRien; le livre du sort se ferme \u00e0 notre vue.<br \/>\nL&#8217;homme, \u00e9tranger \u00e0 soi, de l&#8217;homme est ignor\u00e9.<br \/>\nQue suis-je, o\u00f9 suis-je, o\u00f9 vais-je, et d&#8217;o\u00f9 suis-je tir\u00e9?<br \/>\nAtomes tourment\u00e9s sur cet amas de boue<br \/>\nQue la mort engloutit et dont le sort se joue,<br \/>\nMais atomes pensants, atomes dont les yeux,<br \/>\nGuid\u00e9s par la pens\u00e9e, ont mesur\u00e9 les cieux;<br \/>\nAu sein de l&#8217;infini nous \u00e9lan\u00e7ons notre \u00eatre,<br \/>\nSans pouvoir un moment nous voir et nous conna\u00eetre.<br \/>\nCe monde, ce th\u00e9\u00e2tre et d&#8217;orgueil et d&#8217;erreur,<br \/>\nEst plein d&#8217;infortun\u00e9s qui parlent de bonheur.<br \/>\nTout se plaint, tout g\u00e9mit en cherchant le bien-\u00eatre:<br \/>\nNul ne voudrait mourir, nul ne voudrait rena\u00eetre.<br \/>\nQuelquefois, dans nos jours consacr\u00e9s aux douleurs,<br \/>\nPar la main du plaisir nous essuyons nos pleurs;<br \/>\nMais le plaisir s&#8217;envole, et passe comme une ombre;<br \/>\nNos chagrins, nos regrets, nos pertes, sont sans nombre.<br \/>\nLe pass\u00e9 n&#8217;est pour nous qu&#8217;un triste souvenir;<br \/>\nLe pr\u00e9sent est affreux, s&#8217;il n&#8217;est point d&#8217;avenir,<br \/>\nSi la nuit du tombeau d\u00e9truit l&#8217;\u00eatre qui pense.<br \/>\nUn jour tout sera bien, voil\u00e0 notre esp\u00e9rance;<br \/>\nTout est bien aujourd&#8217;hui, voil\u00e0 l&#8217;illusion.<br \/>\nLes sages me trompaient, et Dieu seul a raison.<br \/>\nHumble dans mes soupirs, soumis dans ma souffrance,<br \/>\nJe ne m&#8217;\u00e9l\u00e8ve point contre la Providence.<br \/>\nSur un ton moins lugubre on me vit autrefois<br \/>\nChanter des doux plaisirs les s\u00e9duisantes lois:<br \/>\nD&#8217;autres temps, d&#8217;autres moeurs: instruit par la vieillesse,<br \/>\nDes humains \u00e9gar\u00e9s partageant la faiblesse<br \/>\nDans une \u00e9paisse nuit cherchant \u00e0 m&#8217;\u00e9clairer,<br \/>\nJe ne sais que souffrir, et non pas murmurer.<br \/>\nUn calife autrefois, \u00e0 son heure derni\u00e8re,<br \/>\nAu Dieu qu&#8217;il adorait dit pour toute pri\u00e8re:<br \/>\n&#8222;Je t&#8217;apporte, \u00f4 seul roi, seul \u00eatre illimit\u00e9,<br \/>\nTout ce que tu n&#8217;as pas dans ton immensit\u00e9,<br \/>\nLes d\u00e9fauts, les regrets, les maux et l&#8217;ignorance.&#8220;<br \/>\nMais il pouvait encore ajouter l&#8217;esp\u00e9rance.<\/p>\n<p>[FIN]<\/p>\n<p>Texte \u00e9dit\u00e9 par Christine Rossi.<\/p>\n<p> Avec notre sinc\u00e8re reconnaissance envers Charles-Ferdinand Wirz, Conservateur de l&#8217;Institut et Mus\u00e9e Voltaire et Secr\u00e9taire de la Soci\u00e9t\u00e9 Jean-Jacques Rousseau, pour son aide dans la recherche de documents. <\/p>\n<p>https:\/\/athena.unige.ch\/athena\/voltaire\/voltaire-poeme-sur-le-desastre-de-lisbonne.html<\/p>\n<p>&#8230;<br \/>\n&#8222;Wie viele Autoren der Aufkl\u00e4rung war auch Voltaire 1755 ersch\u00fcttert \u00fcber das zerst\u00f6rerische Erdbeben von Lissabon. Er reagierte mit dem Langgedicht Po\u00e8me sur le d\u00e9sastre de Lisbonne (1756). Hierin stellt er den Optimismus des englischen Schriftstellers und Fortschrittsverneiners Alexander Pope (1688\u20131744) und vieler seiner naturreligi\u00f6sen Zeitgenossen in Frage, wonach alles, was ist, gut und recht ist (\u201eWhatever is, is right\u201c). Im selben Jahr ver\u00f6ffentlichte er seinen Essai sur l\u2019histoire g\u00e9n\u00e9rale et sur les m\u0153urs et l\u2019esprit des nations (Essay \u00fcber die allgemeine Geschichte und die Sitten und den Geist der Nationen), eine Universalgeschichte der Menschheit, die er insgesamt auf dem Weg des Fortschritts sieht, auch wenn er selbst seinen einstigen Optimismus weitgehend eingeb\u00fc\u00dft hatte und weiter einb\u00fc\u00dfte angesichts der Gr\u00e4uel des beginnenden Siebenj\u00e4hrigen Krieges (1756\u20131763), in dem er sich mehrfach dem Hof von Versailles als Vermittler anbot.&#8220;<br \/>\n&#8230;<\/p>\n<p>https:\/\/de.wikipedia.org\/wiki\/Voltaire<\/p>\n<p>*<\/p>\n<p><strong>Wie Staat und Polizei \u00fcber die Moral wachten<\/strong><\/p>\n<p><a href=\"https:\/\/www.zdf.de\/dokumentation\/zdfinfo-doku\/die-sitte-wie-staat-und-polizei-ueber-die-moral-wachten-100.html\" rel=\"noopener\" target=\"_blank\">Ich w\u00fcrde<\/a><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>VOLTAIRE (1694 &#8211; 1778) PO\u00c8ME SUR LE D\u00c9SASTRE DE LISBONNE (1756) PR\u00c9FACE Si jamais la question du mal physique a m\u00e9rit\u00e9 l&#8217;attention de tous les hommes, c&#8217;est dans ces \u00e9v\u00e9nements funestes qui nous rappellent \u00e0 la contemplation de notre faible nature, comme les pestes g\u00e9n\u00e9rales qui ont enlev\u00e9 le quart des hommes dans le monde &hellip; <\/p>\n<p class=\"link-more\"><a href=\"http:\/\/wordpress.gurbuz.net\/?p=175418\" class=\"more-link\"><span class=\"screen-reader-text\">\u201eVOLTAIRE, Po\u00e8me sur le D\u00e9sastre de Lisbonne  Universit\u00e9 de Gen\u00e8ve\u201c<\/span> weiterlesen<\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":0,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":[],"categories":[1],"tags":[],"_links":{"self":[{"href":"http:\/\/wordpress.gurbuz.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/175418"}],"collection":[{"href":"http:\/\/wordpress.gurbuz.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"http:\/\/wordpress.gurbuz.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/wordpress.gurbuz.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"http:\/\/wordpress.gurbuz.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcomments&post=175418"}],"version-history":[{"count":2,"href":"http:\/\/wordpress.gurbuz.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/175418\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":175420,"href":"http:\/\/wordpress.gurbuz.net\/index.php?rest_route=\/wp\/v2\/posts\/175418\/revisions\/175420"}],"wp:attachment":[{"href":"http:\/\/wordpress.gurbuz.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fmedia&parent=175418"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"http:\/\/wordpress.gurbuz.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Fcategories&post=175418"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"http:\/\/wordpress.gurbuz.net\/index.php?rest_route=%2Fwp%2Fv2%2Ftags&post=175418"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}